Bâle 4 : Frölich 1588
Avec l’édition de 1588 les choses se compliquent et s’aggravent ! La page de titre est imprimée en allemand gothique, en noir et en rouge ; elle nous dit : Deux danses macabres : l'une à Berne, l'autre dans la vénérable Confédération suisse des Frères Pieds-Nus ; l'autre à Bâle, neuvième canton de ladite Confédération suisse, au cimetière de l'église Saint-Prédicateur, avec des vers allemands, auxquels sont ajoutés les vers latins, sont soigneusement consignées. L'ordre et le contenu de ce livre seront brièvement exposés après la préface latine. Orné de magnifiques figures convenant aux deux danses macabres, représentant les vêtements coutumiers de toutes les classes et de tous les peuples,cet ouvrage permet à tous les chrétiens et à tous les amoureux de la joie éternelle de voir et de se refléter leur misérable condition et leur existence dans cette vallée de larmes. Imprimé pour la première fois par Hulderich Froelich Plauensem, aujourd'hui citoyen de Bâle.
Il décrit donc deux Danses macabres, celle de Berne et celle de Bâle, celle de Berne chez les cordeliers l’autre à Bâle chez les dominicains. Les choses commencent mal car à Berne ce sont aussi des dominicains. Après une dédicace1 en latin aux édiles de Berne et de Bâle, se trouve sur quatre pages un commentaire édifiant où sont cités Virgile, Cicéron et Horace (livre I chant IV La pâle mort heurte du même pied la cabane des pauvres et les châteaux des rois de la fortune ; ou bien livre IV nous ne sommes que poussière et ombre). C’est à la fin de cette dédicace écrite en ronde qu’est indiquée la date du 6 mai 1588. Ensuite sur près de cinq pages on lit L’ordre et le contenu de ce petit ouvrage, rédigé en allemand. Puis se trouve une table des matières où il est indiqué que les chiffres romains concernent Bâle, les chiffres allemand (arabes) concernent Berne ; cette table des matières appelle des remarques peu flatteuses : tout d’abord il y a deux fautes de typographie : le bailli est indiqué page 85 alors que c’est page 38 ; et l’épicier ambulant (Krämer) est indiqué page 60 alors qu’il est pages 62 et 63 ; passons. Ensuite les caractère arabes ou allemands concernent Bâle et les caractères romains, habituellement sur les pages droites, recto, concernent Berne alors que nous venons de lire l’inverse dans le titre de cette table des matières. En fait nous avons sur les pages paires, gauches, en chiffres arabes, le dialogue, en allemand et en latin : sur les pages impaires, droites, un autre dialogue en allemand, ainsi que - le plus souvent - la gravure, l’image. Ce texte des pages recto, est celui de Berne, 45 fois. Mais si les pages verso sont en chiffres arabes, elles sont huit fois en chiffres romains, ce qui paraît une anomalie ; en fait il s’agit de sujets qui sont différents du recto en vis-à-vis : patriarche en face du chevalier teutonique, avocat en face du bourgeois et artisan, astrologue en face du moine, nonne (ou béguine) en face de la veuve, catin en face de Moïse, marin en face du joueur, buveur en face du voleur. Il y a aussi des chiffres arabes sur les pages de droite, recto, anomalie qui se trouve onze fois. : c’est sans doute parce que ces sujets n’existent pas à Berne - sauf le Jugement dernier.
Frölich écrit que ces images sont belles et peuvent faire office pour les deux Danses macabres, avouant ainsi implicitement qu’elles ne correspondent pas forcément à la réalité et en effet nous n’y sommes pas du tout !
Il existe en tout soixante xylographies (plus le colophon) : cinquante-cinq concernent les personnages proprement dits et cinq sont les accompagnants : Péché originel et Expulsion du paradis, Jugement dernier, Moïse, ossuaire. Le Péché originel, en tête, est accompagné d’une suscription de quatre vers latins et d’une souscription de quatre vers allemands ; en vis-à-vis est l’Expulsion du paradis avec deux fois quatre vers allemands. On note que dans cette dernière la mort est présente sous forme d’un squelette accompagnant Adam et Ève au pas de course, un peu comme chez Holbein [si c’est Holbein...]. Dans vingt-cinq gravures se retrouve la signature GS, dont une fois avec la date 1576 (dans l’expulsion du paradis terrestre). Ce GS semble bien correspondre à Geog Scharffenberg. C’est dire que ces bois sont antérieurs à cette édition et qu’ils ont été remployés, ce qui était l’habitude. Après l’ossuaire, en page verso XCVIII il nous indique que se termine la Danse de Berne.
Trois fois se retrouvent les mêmes bois ; épicier et épicier de foires, femme du peintre et peintre, païen et païenne.
Sur les pages recto, donc, sont censés être les personnages de Berne ; le texte correspond bien à celui de Berne tel qu’il nous a été transmis par Kauw à de très petites exceptions près. En revanche il y a une évolution nette dans la langue, il semble bien que celle de Berne soit plus ancienne que celle de Frölich ; mais peut-être est-ce aussi une différence régionale ? Ce sont quatre vers pour chacun des protagonistes, sauf pour les sujets suivants : duchesse, noble dame, usurier, colporteur, héraut, mercier ambulant, aveugle, païen, païenne, enfant, turc, qui n’ont pas de texte mais une double frise ; c’est parce que ces personnages n’existent pas à Berne. Frölich a paginé ces sujets en caractères arabes (allemands) sauf pour l’usurier ! Pour la femme du peintre et le peintre (c’est le même bois), il présente un cadre avec Barbara Hallerin à gauche et Hans Hug Kluber à droite et il a le toupet d’écrire O Manuel dans le texte du mort ! Il se moque du monde ! Sur les pages de gauche, verso, on retrouve bien le texte de Bâle tel qu’il a été copié sur les aquarelles de Büchel. Il a ajouté pour chacun une traduction, une interprétation latine.
En revanche ces gravures n’ont rien à voir avec Berne, sauf deux à la rigueur, le pape et le cuisinier ! Il s’agit vingt-six fois des gravures imitées de Holbein, en sens inverse et quatre fois dans le même sens : comte, chevalier, juriste - mais c’est le conseiller - et voleur. Onze gravures sont totalement inventées, et quand il ne trouvait pas la bonne gravure il la remplaçait par une autre : ainsi la duchesse est la dame de cour chez Holbein, le vieillard est l’ermite, la dame de cour est la comtesse, la béguine est la vieille femme, le prédicateur est le docteur (en théologie). C’est de ces nombreuses gravures, dites de Holbein, qu’est née la confusion, cent fois répétée ensuite, entre la Danse macabre des dominicains de Bâle et celle de Holbein, erreur qui se répète encore actuellement par les personnes qui ne connaissent pas bien les Danses macabres. Il est toutefois très étonnant que personne ne se soit insurgé, à la parution de ce document de Frölich.
Il termine ainsi, en latin : Hulderich Frolich, compositeur de cette petite œuvre. Hélas, alors que chaque être créé vit en ce monde, la mort est appelée dans la vie par les plus monstrueux, Ève et Adam, pour leurs péchés : pardonnez-moi, je vous en supplie, Jésus, les crimes commis contre vous et contre le Père Esprit ; afin que, tandis que nos cœurs sont froids et que la mort nous ordonne de nous soumettre, / nous puissions fidèlement atteindre tous les royaumes les plus utiles au Ciel : quittant ce monde, afin de gagner toutes les joies célestes : dans la vie et dans le repos de l'au-delà, repentis de nos crimes, puissions-nous vivre à travers tous les âges. Amen.
Imprimé à Bâle par Hulderich Frölich en l’an de grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ MDLXXXVIII.
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1Le souvenir de la mort, ô seigneurs les plus prudents, les plus magnifiques et les plus miséricordieux, serait horrible et abominable pour presque tous les mortels, non seulement pour ces chœurs mortels, où sont exposées les plaintes les plus graves et les plus pitoyables contre la mort, tant des saints que des profanes, des riches que des pauvres ; mais même pour certains hommes qui vivent encore dans cette tempête, il paraît terrible et impitoyable : car, hélas, la principale cause de cela, envoyée par Dieu au genre humain, les fait soit se recroqueviller à l'idée d'y penser, soit, si la mention de la mort est faite à la tribune, dans les assemblées et les conversations pieuses, ils font la sourde oreille comme des serpents. Il n'est donc pas sans raison que Dieu inflige à la quasi-totalité des hommes d'innombrables calamités, chagrins et malheurs, et qu'il leur permette de les infliger par l'intermédiaire de son bourreau, le démon : car les choses célestes nous dévorent et les choses terrestres sourient, oubliant ce verset de Virgile qui chante ainsi la mort : « Tu écrases grands et petits, tu mets sur un pied d'égalité les faibles et les forts, les chefs des peuples, et tu aides la vieillesse. De même, cueille les roses, vierge, tant que la fleur est nouvelle et la jeunesse encore jeune ; mais prends garde, car ainsi hâte ta vie. » (Horace, Livre I des Poèmes : « La pâle mort frappe d'égal à égal les tavernes des pauvres et les tours des rois. ») (Horace, 4e Poème à Torq. : « Nous sommes poussière et ombre. »).
Illustration : la page de titre de ce volume.
Toutes les photos sont issues de la Deutsche Forschungsgesellschaft






















