Wolhusen, Danse macabre
Wolhusen est une agréable localité située à une vingtaine de kilomètres en plein est de Lucerne (Suisse).
Wolhusen fut détachée de Ruswil et acquit son indépendance paroissiale en 1657 ; le premier curé, Leodegar von Meggen, entreprit d’embellir sa paroisse et ses alentours ; la chapelle funéraire fut réalisée en 1661 et fut consacrée par Georg Sigismund von Heliopolis, évêque auxiliaire de Constance et fut dédiée aux saints Euloge, Jost et Wandelin. Johann Winter en fut l’architecte et constructeur. Il est probable que le peintre de cette Danse macabre fut Heinrich Tüffel, de Sursee, fils d’un sculpteur assez célèbre. Leodegar de Meggen était un ancien élève des jésuites de Lucerne et connaissait les Danses macabres de Caspar Meglinger et de Jakob de Wyl. Il avait été aumônier de l’hôpital et avait rédigé un opuscule relatif aux mourants, reprenant les thèses jésuites insistant sur les sacrements et le pardon des péchés.
La chapelle mortuaire, munie de deux portes latérales, devait être franchie en allant vers l’église.
Elle fut cependant délaissée, pour ne pas dire abandonnée, jusqu’à ce qu’un certain Johann Rudolf Rahn s’y intéresse en 1875 et fit une publication à son sujet ; mais son état était si délabré qu’on envisagea de la démolir. Les publications de Rahn eurent un tel intérêt qu’en 1901 on la restaura, grâce à des dons fédéraux. Les peintures furent seulement réparées et protégées sous la direction de Josef Zemp vom Rothus (1869-1942), élève de Rahn, professeur à l’Université et à Polytechnique de Zurich. Le peintre restaurateur était le lucernois Hans Zürcher (†1958). L’ensemble a été nettoyé à la mie de pain, les fissures ont été comblées, quelques têtes ont été rajoutées aux anciens contours à peine visibles.
Une rénovation complète et satisfaisante a été réalisée vers 1965 grâce à un financement obtenu par Charles-Maeder-Steffen, par l’architecte August Boyer et le peintre Willi Huwiler de Ruswil.
La particularité exceptionnelle de cette Danse macabre est que les morts ont un véritable crâne scellé dans le mur (crânes que l’on retrouve aux deux portes) et qui ont été placés avec une bonne maîtrise, indiquant parfaitement la direction du mort et son regard. La très bonne position des crânes confère aux morts - mais aussi aux vivants - une dynamique bien perceptible et très originale. Les personnages sont haut placés, à plus de deux mètres du sol et sont d’une hauteur d’environ un mètre quarante, un peu plus petits que nature. Les sujets se meuvent sur une bande de sol ocre-rouge, sans décor végétal mais où sont tombés les attributs des vivants. Ceux-ci ne sont pas totalement immobiles et figés comme dans les Danses anciennes mais semblent en déplacement, voire en lutte contre leur agresseur ; c’est que nous avons là un Danse baroque et non plus du xve siècle. L’artiste s’inspira précisément du « Sterbenspiegel » (miroir de mort), une œuvre publiée à Zurich par les frères Conrad et Rudolf Meyer en 1650. Il pourrait paraître surprenant qu’un ouvrage, religieux en somme, publié en pays protestant, serve de modèle à une peinture réalisée en pays éminemment catholique, Lucerne. C’est que la Danse macabre était devenue plus ou moins clairement, un enseignement de la mortalité, de l’égalité, plus qu’un dogme religieux ; et si nous avons là une diversité sociale, c’est pour montrer que la mort atteint chacun, sans la moindre agressivité de classe.
Les vivants sont disposés ainsi : au mur est on observe successivement de droite à gauche (parce qu’on lit à partir de l’autel) : pape, cardinal, évêque, curé. Au mur ouest, de gauche à droite ce sont les nobles civils : empereur, roi, prince électeur, noble. Sur le mur du fond se trouve en quelque sorte le tiers-état : de gauche à droite : aubergiste, usurier, boulanger, moine. De chaque côté, deux vivants sont appréhendés par deux morts, de façon symétrique : le pape et le curé d’une part, l’empereur et le noble d’autre part. À la suite des trois premiers sujets un oculus est entouré d’un mort tambourinaire (avec des os) côté ecclésiastiques et un mort trompettiste côté civils. Sur ces dix-huit morts, un seul est squelettique (en dehors de la tête, véritable crâne et quelques membres) et ce sont des sujets amaigris à l’extrême mais qui ne sont même pas éviscérés. Chacun est plus ou moins habillé d’un linceul qui flotte à leur mouvement de même que flotte les rubans qui coiffent leur crâne. Pour une fois, un personnage supplémentaire s’invite dans la Danse : c’est un diable qui saisit par les épaules l’usurier assis à sa table.
Le pape est barbu, ses mains gantées sont garnies de pierreries, sa main gauche tient encore la clé de saint Pierre. Le mort qui est à sa gauche - peu visible - lui a arraché sa tiare tandis que l’autre s’est saisi de la triple croix et la maintient tête en bas, comme les flambeaux antiques annonçant la mort.
Le cardinal tient un linge dans sa main gauche et ce qui paraît une lettre dans sa main droite ; selon l’inspiration de Holbein on pourrait penser à une indulgence mais c’est peu probable ici, dans ce pays très catholique. Le mort s’est déjà approprié la croix (une double croix, notons-le, comme celle du patriarche dans les Danses françaises) et ses jambes sont squelettiques.
Le mort de l’évêque est très contorsionné, il regarde sa victime en arrière de lui tout en progressant vers notre gauche ; une autre mitre est au sol.
Après l’oculus sur lequel est un mort tambourinaire vient le prêtre ; le mort situé à sa gauche a un avant-bras squelettique et il a saisi de sa main droite le chapeau qui se trouve ainsi de l’autre côté de la tête du prêtre ; le deuxième mort lui prend ou lui tend un billet.
Si nous continuons le tour de droite à gauche sans nous occuper de la hiérarchie, voici maintenant le moine ; c’est un franciscain dont le mort tire violemment la cordelière. Le monastère franciscain de Werthenstein est tout à côté et a été Mécène : en 1661 le fondateur Leodegar de Meggen a reçu 300 florins et des bénéfices de mariages.
Le boulanger tient un petit pain (?) dans sa main droite et un bretzel dans la gauche ; le mort va manifestement le frapper avec sa brosse à farine. La présence d’un boulanger est rarissime, pour ne pas dire unique - bien que l’on voit parfois l’artisan. Ici, on peut avancer l’hypothèse d’un Mécène car le texte est plutôt flatteur.
L’usurier est quasi constant dans les Danses macabres, quelle que soit l’époque. Il est assis à sa table comme c’est presque l’habitude dans les Danses baroques (et germaniques en général) ; son mort, placé derrière lui, s’apprête à l’étrangler et il est aidé par un diable cornu à tête de bouc.
Voici maintenant l’aubergiste, très violemment pris à partie par un mort qui lui tire les cheveux et lui donne un coup de pied dans le ventre tout en lui ayant confisqué sa bourse. L’aubergiste, torchon sur l’épaule, tient encore un verre à pied dans la main gauche mais a laissé tomber à terre une cruche et un jeu de cartes. La bourse et le verre pourraient éventuellement faire référence aux deux péchés capitaux que sont l’avarice et la gourmandise.
Le noble est accompagné de deux morts ; celui qui est à notre gauche est squelettique, on voit bien son rachis et ses jambes ; celui de droite porte un carquois et a arraché sa cape à sa victime dont on voit bien le visage atterré ; il s’en va, avec la cape et sa victime, on voit bien l’arrière de sa tête.
Comme nous l’avons dit, vient ensuite l’oculus avec un mort trompettiste couché dessus.
Au prince électeur le mort a enlevé la toque et l’entraîne par la main gauche.
Le roi est en armure et habillé d’un grand manteau ; il semble s’éloigner vers notre gauche mais le mort le rattrape, lui a déjà saisi son sceptre dont il va peut-être le frapper, et la couronne est tombée au sol.
L’empereur est donc assailli par deux morts ; celui qui est sur notre gauche, à moitié caché par sa victime, lui tend un sablier ; en regardant la peinture de près, on constate que ce sablier est écoulé. Le mort qui est à droite - donc à gauche de l’empereur - a saisi le globe et le sceptre (et non le glaive).
Le texte qui accompagne ces personnages n’est pas un dialogue, c’est une réflexion prononcée, le plus souvent par les vivants, sur la fugacité de la gloire, fortune, richesse. Les textes sont eux aussi, assez directement inspirés du « Sterbenspiegel » (Miroir de mort) des frères Meyer. Il y a des différences, surtout chez les ecclésiastiques, sans doute pour minimiser l’influence protestante de l’édition zurichoise.
Nous donnons ici un essai de traduction très résumée qui donne une idée approximative du texte. Les bons germanistes seront bienvenus de corriger ces quatrains.
Le pape : Je me considère comme le maître du monde / Car j’occupe la place que Dieu a choisie. / Mais mon heure viendra, j’ignore quand.
Le cardinal : Comme je ne suis pas âgé dans ma fonction, / j’espérais les clés et le pouvoir sur l’Église, / Voici qu’on me conduit à la tombe.
L’évêque : Je suis évêque... Et puisque la mort approche, / Je vais me retirer moi aussi, je ne peux résister.
Le prêtre : Grand curé, le grand danger est toujours là, / Voici que se brise ma vie.
Le moine : Je portais le vêtement sans douleur / Mon cœur est maintenant profondément troublé.
Le boulanger : Heureux le boulanger / Qui mange son pain sans envie, / Avec Dieu et Honneur, / Et ne prend celui de personne [Est-ce le mort qui parle ?].
L’usurier : O misérable ton avarice / Te plonge dans une tyrannie diabolique. [Le mort sans doute].
L’aubergiste : Avec le manger et le boire je proposais le gîte / Pour de l’argent à mes hôtes. / La mort m’attend, inutile est mon argent / Mon gîte est une sombre tombe.
L’empereur : J’ai grand pouvoir, grande puissance, grande richesse / Mais tout ceci pour un empereur / N’est que le son d’une cloche, / Cela ne dure pas, je dois m’en aller.
Le roi : J’avais des terres et des gens / Pour mes amis j’ai mené maintes guerres / On n’y gagne rien qu’une simple fin...
L’électeur : La mort apprécie, l’insolente, / Le chapeau d’Église comme le bonnet paysan / Les serviteurs s’enfuient, où est leur protection ?
Le noble : Votre lignée, votre nom, votre sang noble, / Votre couronne, votre château et tous vos biens, / Vous les avez hérités de tous vos biens, / Ce qu’ils étaient, le serez-vous aussi ? [C’est manifestement le mort qui parle].
Illustration : vue de la chapelle.
Après les deux vues générales, les photos seront vues dans le sens anti-horaire.
Bibliographie :
ODERMATT-BÜRGI Regula, Wolhusen Beinhaus/Totenkapelle, in : « Archäologie Denkmalpflege Geschichte, Historische Gesellschaft Luzern », Jahrbuch 26, 2008, Sonderbruck.
ODERMATT-BÜRGI Regula, Der Totentanz von Wolhusen, in « Todesreigen - Totentanz, Die Innerschweiz in Bannkreis barocker Todesvorstellungen », p. 41 - 49, Raeber Verlag, Luzern, 1996.
MAEDER-STEFFEN Charles & BIRCHLER Linus, Die Wolhuser Totenkapelle und ihr Totentanz. Druck : Stewo AG, Wolhusen, 1967.

















