Danses Macabres

Holbein le Jeune : vie, 1° édition

Hans Holbein le Jeune

Né en 1497 ou 1498 à Augsbourg où son père était un peintre réputé, son frère ainé Ambrosius étant un éminent dessinateur, Hans était à bonne école ; de plus il était le neveu de Hans Burgkmaier.

Il émigre à Bâle en 1515, devient maître dans la guilde des peintres le 25 septembre 1519 et bourgeois de cette ville en 1520. C’est en 1522 qu’il peint le Christ mort dans la tombe, une œuvre fantastique visible au Kunstmuseum de ce lieu.

En 1523 il épouse Elsbeth Binzenstock dont il eut deux enfants, Philipp et Katharina et qui restèrent tous trois à Bâle pendant ses longues absences.

Il semble qu’entre 1524 et 1526 il ait voyagé en France mais aussi à Florence et à Rome car si ses œuvres sont imprégnées du talent de Grünewald, elles le sont largement aussi de la Renaissance italienne qui se manifeste en particulier dans ses portraits.

Il fait la connaissance d’Érasme en 1523 - dont il avait illustré l’Éloge de la folie - et leur amitié durera ; ce dernier lui donne des lettres de recommandation qui lui permettront entre autre en 1526, de devenir familier de Thomas More et, en dépit de la disgrâce et de l’exécution de celui-ci le 6 juillet 1535, de devenir le peintre attitré de Henri VIII ; c’est la raison pour laquelle il réalise les portraits de Jeanne Seymour, Christine de Danemark, Anne de Clèves et tant d’autres. C’est en pleine gloire qu’il meurt de la peste (sans doute) le 29 novembre 1543 à Londres.

Il réalise ses dessins de Danse macabre avant 1526 - Lützelburger meurt cette année-là. Loin du défilé plus ou moins abstrait de ces œuvres fleurissant alors - à commencer par celle de Bâle - Holbein nous présente ses personnages en pleine activité et même dans une fonction caractéristique et critiquable à ses yeux ; s’il n’est pas protestant et souffre des luttes religieuses bâloises, sous l’influence d’Érasme sans doute, il est sarcastique vis-à-vis du pouvoir, religieux en particulier, qui se permet tant d’abus pour de l’argent. Ses gravures lui valurent donc quelques soucis avec l’inquisiteur français Vidal de Bécanis. Nous allons voir ses critiques plus loin, en détaillant un peu les images.

Son travail Simulachres mortis, gravé sur bois par Lützelburger parut en 1538 chez les frères Melchior et Gaspar Trechsel, à Lyon Soubz l’escu de Coloigne, pour Jean et François Frellon. Ce petit ouvrage était offert a moult reverende Abbesse du religieux couvent S. Pierre de Lyon, Madame Jehanne de Touszele, Salut dun vray Zele. Nous ne savons pas bien quel plaisir eut la révérende Mère à recevoir cet ouvrage - dont l’introduction fut écrite par Jean de Vauzelles, prieur de Montrottier - mais nous savons combien son succès fut grand, dans l’immédiat et dans la postérité.

Cette édition de 1538 comporte quarante-et-une gravures comme chacun sait, mais les personnages sont trente-quatre ; les quinze-vingt premiers sont disposés à peu près hiérarchiquement, hommes et femmes, mais ensuite ils sont distribués au hasard : le comte est à côté du vieillard, la duchesse côtoie le colporteur, le marin précède le chevalier.

Les gravures portent toutes en suscription un ou deux versets des Écritures et en souscription, quatre vers traduisent plus ou moins exactement les versets. Ces textes sont parfois aussi un peu irrévérencieux, sortis de leur contexte biblique ; pour le cardinal on lit : Malheur à celui qui absout l’impie contre de l’argent et refuse au juste la justice. Pour l’évêque il est écrit : Je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées. Le moine se voit affublé du psaume 106 : Habitants d’ombre et de ténèbres, liés dans le mensonge. Je ne cite que ces ecclésiastiques mais tous les personnages riches ou haut placés sont ainsi étrillés ; nous sommes bien dans l’esprit des textes, bien antérieurs, que nous connaissons parfaitement mais la différence s’observe selon trois aspects : tout d’abord ce n’est pas spécifiquement le mort qui s’adresse au vivant mais le texte est disposé comme un commentaire impersonnel, général, pouvant suggérer une opinion admise : c’est ON, c’est la foule, c’est l’ensemble des chrétiens. Ensuite, dans le texte français, le fait que le vivant réponde au mort permet un acte de contrition, un aperçu de la réalité mortelle, voire à la limite une justification ; chez Holbein le vivant est muet, il n’y a donc ni défense ni tentative d’explication. Un troisième aspect n’est pas négligeable : quel que soit l’auteur de notre texte original, celui-ci a été écrit par un clerc, un moine, un ecclésiastique ; chez Holbein ce pourrait être le parisien Gilles Corrozet ou plutôt Jean de Vauzelles, prieur de Montrottier (à peu de distance de Lyon vers l’ouest), qui composa entre autres le Blason de la mort, méditation macabre et édifiante. Le lyonnais Vauzelles ne pourrait être suspecté de protestantisme. Les textes qu’il a composés sont beaucoup plus impersonnels que les images ; ce sont des quatrains paraphrasant les textes bibliques mais où la critique du personnage représenté n’est que peu apparente. Ainsi dans ces deux types de Danses macabres (les « parisiennes » et celle-ci), la complainte, le rythme, la théâtralité sont bien différents.

Les personnages ne sont pas nommés et pourraient laisser une place à l’interprétation si l’on ne disposait pas de ses épreuves, celles réalisées justement avant 1526, avant qu’il ne parte pour l’Angleterre ; sur ces épreuves de quatre pages de dix images il n’y a pas de texte mais les personnages sont nommés, d’une écriture cursive un peu inclinée ; le quarante-et-unième, l’astrologien, ne tenait pas sur les feuilles et a été sorti à part ; son inscription est en gothique. Dans l’édition de 1538 on a la surprise de lire à la quatrième page de l’épître à madame de Touszele : « Mesme celle du charretier froissé & espaulti soubz son ruyné charriot, Les roes, & chevaulx duquel sont là si espoventablement trebuchez… la friandise d’une Mort, qui furtivemêt suce avec ung chalumeau le vin du tônau effondré. » Le charretier n’est pas encore publié… il ne le sera qu’en 1547. Et les quatre planches ne le présentent pas. Mais il y a encore plus intéressant, un élément sur lequel les chercheurs ne se sont pas penchés : en haut de la quatrième page de l’édition de 1538, on lit : « …Donc retournant [revenons à notre sujet] à nos figurées faces de Mort, très grandement vient à regretter la mort de celui qui nous en a ici imaginé si élégantes figures… qu’ils en jugent les morts y apparaître très vivants et les vifs très mortement représentés. Qui me fait penser que la mort, craignant que ce très excellent peintre ne la peignit si vivante qu’elle ne fut plus crainte en tant que Mort… et lui accéléra si fort ses jours qu’il ne put parachever plusieurs autres figures déjà tracées… ». Mais Hans Holbein est mort à Londres en 1543 ! Est-ce que cette fameuse Danse macabre, Simulachres et faces de la mort, ne serait pas de Holbein ?? Voilà qui ferait du bruit dans le milieu d’histoire de l’art. Il est vrai que Francis Douce, avait déjà en 1833, supposé ou affirmé que ces images n’étaient pas de Holbein, mais ses affirmations n’avaient pas été suivies. En revanche, Douce écrivait que Holbein avait peint une Danse macabre dans le palais de Whitehall et de fait, s’il a brûlé en 1698, ce nom apparaît dans quelques listes de Danses macabres. Nous suivons l’auteur du site Dodedans ainsi que Douce, sans pouvoir dire quel en était l’auteur princeps.

Les images sont les suivantes, dans l’ordre de la publication de 1538 : création de Ève, le paradis, l’expulsion du paradis, le travail d’Adam, les morts musiciens, la pape, l’empereur, le roi, le cardinal, l’impératrice, la reine, l’évêque, le duc, l’abbé, l’abbesse, le gentilhomme, le chanoine, le juge, l’avocat, le conseiller, le prédicateur, le prêtre, le moine, la nonne, la vieille femme, le médecin, l’astrologien, le riche, le marchand, le marin, le lansquenet (combattant), le comte, le vieillard, la comtesse, la noble dame, la duchesse, le colporteur, le laboureur, l’enfant, le Jugement dernier, le blason de la mort.

En revanche la nouveauté tout à fait remarquable est que nous n’avons plus affaire à une procession, un défilé ; non, ce sont une suite d’images indépendantes les unes des autres où chaque vivant est plus ou moins occupé à son travail ou au moins, paraît à ses affaires : le laboureur laboure, le riche compte son or, le juge est en train d’extorquer de l’argent à son plaignant. Et le mort surgit là, très vivement, très agressif et méchant, donnant parfaitement la vision de la brutalité de survenue de la mort.

Certaines gravures méritent une courte description : la gravure du pape - très critique, donc - montre un diable accroché au dais du trône et un autre arrivant par les airs pour lui présenter une indulgence scellée de tous ses sceaux ; le pape, entouré de hauts prélats et d’un deuxième mort qui le saisit par l’épaule, s’apprête à couronner l’empereur à genou et lui baisant la mule.

Le glaive de l’empereur est brisé ; le roi qui est à table, n’est pas agressé par le mort qui verse le contenu d’une aiguière dans une coupe, pour se laver les mains sans doute. Le cardinal fait partie des images critiques car il présente une indulgence. L’impératrice, suivie de ses dames d’honneur, va tomber dans la fosse ouverte à ses pieds. Le mort de la reine est habillé en fou. Le duc repousse le mort mais aussi une mendiante et son enfant. Le gentilhomme, l’épée haute, est en avant du cercueil qui va l’accueillir. Le chanoine voudrait bien aller à la chasse car son accompagnant tient son faucon sur sa main droite. Le juge, ainsi que l’avocat sont en train de se faire payer. Ensuite, c’est le conseiller qui est assailli par un diable suspendu à son cou et qui lui souffle dans l’oreille à l’aide d’un grand soufflet. Ces diables, ceux du pape et du conseiller, ont pratiquement toujours été supprimés, dans les éditions ultérieures de Holbein ou chez ses suiveurs, à l’évidence pour ne pas avoir de souci avec l’Église. La nonne est en prière mais un galant assis sur son lit lui joue du luth. La vieille a deux morts, un qui la saisit et l’autre joue du xylophone. Le riche doit être nommé ainsi car il est au milieu de ses écus et coffres mais aucun pauvre ne permet de l’appeler usurier. Le comte se fait arracher son écu par un mort particulièrement agressif. Le deuxième mort de la duchesse joue un air de violon ou plus probablement d’une lire de Braccio, son ancêtre direct ; sur le médaillon de son lit on distingue bien les initiales du graveur : HL accolées. Le colporteur a deux morts aussi, dont l’un joue de la trompe marine.

Le sablier est figuré vingt-six fois sur la totalité des gravures ; parfois brisé ou renversé, il est aussi plus ou moins dissimulé. À noter que sur l’exemplaire de la BnF il manque plusieurs pages de texte.

Les éditions qu’on peut appeler authentiques sont une douzaine ; les imitateurs, plagiaires et copistes sont plus nombreux encore ; sans doute certains d’entre eux ont-ils fait ces copies par admiration et pour lui rendre hommage.

Pour la rédaction de cet article nous avons été aidé par le remarquable site Dodedans, en anglais et en Danois.

Illustration : La page de titre de l’édition de 1538, à la Bibliothèque nationale de France

Toutes les reproductions, celle de cette page et celles de l’album photos, ont pour source :

Gallica.bnf.fr / BnF



 

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