Peste

Un rôle majeur dans l'art macabre

Comme ce fléau a été analysé très sérieusement par des historiens, des épidémiologistes, des microbiologistes, nous ne ferons que l’évoquer rapidement, car il a une part déterminante dans l’art macabre.

Cela commence pour notre période avec la grande Peste Noire de 1347. En octobre 1347 débarquent à Messine des bateaux venus de la Mer noire ; ils sont porteurs de morts et de moribonds qui sont débarqués et vont transmettre le fléau à une vitesse étonnante ; ce n'est pas en mois que l'on évalue la propagation de la maladie, mais en semaines. En janvier elle atteint Marseille, six semaines plus tard elle est en Avignon. La région parisienne est atteinte en juillet ainsi que Lyon, Bordeaux, le sud de l'Angleterre et la Suisse. Toute l'Europe du nord est gravement touchée, l'ensemble de l'Angleterre en 1349, le Danemark et la Suède juste après.

Froissart nous dit que le tiers de l’Europe mourut et les meilleures analyses actuelles confirment le chiffre effrayant de vingt-cinq millions de morts ! Vingt-cinq millions en deux ans à peu près. De plus, la peste s’installe à partir de ce jour pour un grand siècle en Europe ; chaque région va connaître ce fléau un certain nombre de fois, jusqu'à dix comme c'est le cas en Espagne ou à Hambourg. C'est dire que chaque génération, voire chaque décennie va connaître ce terrible mal. Le chroniqueur de l’époque nous dit qu’en1418, c’est cent mille morts qu'il y eut, rien qu'à Paris.

Dans cette grande détresse mentale et morale, l’homme du Moyen Âge, même s’il a momentanément des doutes sur la bonté divine, va se tourner vers Dieu pour implorer son secours, prier la Vierge Marie et honorer les saints protecteurs par de nombreux pèlerinages. (Voir fiche Saints, culte des saints et colonnes de peste).

Il est évident que la peste a été le fléau le plus horrible des XIVe et XVe siècles. Il a été le plus dramatique numériquement. Il a été surtout le phénomène le plus constamment mortel ; les formes pulmonaires de la maladie se propageait effectivement par l’air ambiant et à une vitesse effarante. Les épidémies ultérieures connurent un net ralentissement en hiver et nous savons pourquoi : parce que les rats, comme les puces, restent relativement quiescents en saison froide, mais la peste pulmonaire n’a pas besoin de puces et se propage d’homme à homme.

Le phénomène de transmission n’est pas totalement incompris ; si l’on ignore la responsabilité de la puce et de son hôte préféré, certains médecins ou observateurs constatent avec sagacité que la maladie provoque surtout des hécatombes dans les villes, chez les pauvres et les mal-logés tandis qu’elle épargne quelque peu les seigneurs, les habitants isolés des campagnes. C’est Gentile da Foligno, médecin de Pérouse, qui semble avoir constaté le premier ce phénomène avec clairvoyance.

À côté de cela, les autres épidémies et la mort individuelle par maladies sont de moindre importance sociale et psychologique ; le taux de mortalité était très inférieur dans les épidémies de dysenterie, de coqueluche, et même de variole qui est restée plus circonscrite que la Grande Peste Noire. Quant à la mort par famine ou par fait de guerre, elle ne pouvait provoquer le même impact religieux et culturel, quel que soit le nombre de morts. Globalement, nous l’avons dit, la mortalité du XIVe siècle a été immense mais il est des cas où la peste, la peste seule, peut avoir laissé son empreinte, à cause de la rapidité et du mystère de sa propagation.

Les flèches frappant les hommes sont caractéristiques de la mort par la peste ; elles témoignent du nombre important d’atteintes, de la soudaineté du projectile ; peut-être aussi de sa cruauté, ne serait-ce que pour l’extraire. Un certain nombre de tableaux - datant surtout du XVe siècle, mais combien y en eut-il de réalisés à l’origine ? - représentent des flèches frappant l’aine, le cou et les aisselles ; les bubons ainsi figurés sont absolument spécifiques même si le reste de l’iconographie relate d’autres événements.

Il fallait alors qu’un archer fût à l’origine de ces flèches qui ne pleuvent pas toutes seules du ciel ; c’est parfois un ange, rarement Dieu le Père, d’autres fois un démon, volant grâce à des ailes de chauve-souris, qui décoche ses traits au hasard sur la population. À notre sens, l’image la plus caractéristique est dans l’église Saint-André à Lavaudieu (France, Haute-Loire, près de Brioude). On ne peut que regretter que cette remarquable fresque se trouve en hauteur proche de la voûte, à près de huit mètres du spectateur ; cette silhouette est anonyme et aveugle car le voile noir qui la coiffe recouvre aussi ses yeux. Elle va… elle va droit vers l’observateur, sans ralentir sa marche, sans se détourner de son chemin. Son voile se soulève discrètement sur ses côtés au mouvement de ses pas ; elle tient dans ses mains des faisceaux de flèches qu’elle darde sur les malheureux hommes qui esquissent un geste de supplication. La Mort Noire de Lavaudieu, réalisée au XIVe siècle chez les dominicains (abbaye Saint-André, vers 1350-1355), est sans doute la plus caractéristique de ces œuvres.

Illustration : la Mort noire de Lavaudieu

 

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